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5e dimanche pascal (C)
Podcast sur : https://radio-esperance.fr/antenne-principale/entrons-dans-la-liturgie-du-dimanche/#
(Sur Radio espérance : tous les mardi, mercredi, jeudi et vendredi à 8h15
et rediffusées le dimanche à 8h et 9h30).
Première lecture (Ac 14, 21b-27)
Psaume (Ps 144 (145), 8-9, 10-11, 12-13ab)
Deuxième lecture (Ap 21, 1-5a)
Évangile (Jn 13, 31-33a.34-35)
Première lecture (Ac 14, 21b-27)
En ces jours-là, Paul et Barnabé retournèrent à Lystres, à Iconium et à Antioche de Pisidie ; ils affermissaient le courage des disciples ; ils les exhortaient à persévérer dans la foi, en disant : ‘Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu.’
Ils désignèrent des Anciens pour chacune de leurs Églises et, après avoir prié et jeûné, ils confièrent au Seigneur ces hommes qui avaient mis leur foi en lui. Ils traversèrent la Pisidie et se rendirent en Pamphylie. Après avoir annoncé la Parole aux gens de Pergé, ils descendirent au port d’Attalia, et s’embarquèrent pour Antioche de Syrie, d’où ils étaient partis ; c’est là qu’ils avaient été remis à la grâce de Dieu pour l’œuvre qu’ils avaient accomplie. Une fois arrivés, ayant réuni l’Église, ils rapportèrent tout ce que Dieu avait fait avec eux, et comment il avait ouvert aux nations la porte de la foi. – Parole du Seigneur.
Ce passage des Actes peut être situé dans un ensemble Ac 12, 25 – 14, 27 : on y relate la première mission de Paul et Barnabé : ils vont à Chypre, Antioche de Pisidie, Iconium, Lystre, Derbé, et ils reviennent à Antioche de Syrie. Les Actes des apôtres ont une structure en pendentif, de sorte que la guérison d’un impotent par Paul (Ac 14, 8-18), fait écho à la guérison d’un impotent par Pierre dans le collier compteur (Ac 3, 1-11).
Paul et Barnabé désignèrent des Anciens (Ac 14, 23). Un terme dont il faut apprendre l’origine et la signification. Avant la chute du Temple de Jérusalem en l’an 70, il aurait été provocateur d’utiliser les termes « lévites », « prêtres » ou « grand prêtre ». L’Église a donc utilisé deux mots : le mot « mšamšānā (diacre, serviteur) » (Ph 1,1 ; 1Tm 3, 8-12) et le mot « qašīšā » qui signifie l’ancien, l’aïeul, et pour les chrétiens, celui qui préside, le prêtre. Paul et Barnabé ordonnent des prêtres pour les communautés des villes où ils sont allés en mission.
Ceux que l’on considèrera comme les successeurs des apôtres seront appelés « épiscopes (ou évêques) », ce qui les distingue des simples « presbytres (ou prêtres) ». Ainsi, l’unique mot araméen « qašīšā » est traduit en grec ou en latin tantôt par « épiscope (επισκοποs, episcopus) » (Tt 1, 7 ; 1 Tm 3, 11) et tantôt par « presbytre (πρεσβυτεροs, presbyterus) » (Jc 5, 14 ; 1Tm 4, 14 ; 1Tm 5, 17.19 ; Tt 1, 5), mais c’est le même terme en araméen, et le dérivé qašīšūṯā désigne la fonction de l’ancien, la prêtrise (1Tm 3, 1). Ce choix de vocabulaire a le mérite de souligner l’idée d’une transmission. C’est l’aïeul qašīšā qui transmet. L’enseignement de saint Paul met clairement en lumière que ce « qašīšā » n’est pas dans une position de pouvoir ni d’autoréférence, mais dans le rôle de transmission de l’enseignement de Jésus, il est l’intendant : « L’épiscope, en effet, en sa qualité d’intendant de Dieu, doit être irréprochable… » (Tt 1, 7). Et le témoignage d’une vie bonne rend possible l’exposé de la doctrine. Mais si l’on ne comprend pas la nécessité d’éviter toute confusion avant la chute du Temple, on imaginera un processus de « sacerdotalisation » du presbytre à mesure qu’il présidera l’Eucharistie d’une communauté, et certains s’arrogeront le droit de remettre en cause un tel sacerdoce qui apparaît comme une invention humaine.
Extrait de Françoise BREYNAERT, L’évangile selon saint Luc, un collier d’oralité en pendentif en lien avec le calendrier synagogal. Imprimatur (Paris). Préface Mgr Mirkis (Irak). Parole et Silence, 2024. (472 pages), p. 20
Paul et Barnabé « affermissaient le courage des disciples ; ils les exhortaient à persévérer dans la foi, en disant : ‘Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu.’ » (Ac 14, 22).
On peut méditer ici ce que saint Jean de la croix enseignait dans « la nuit obscure, la nuit obscure des sens » : « Ce sont les sécheresses qui font avancer l’âme dans la voie du pur amour de Dieu. Elle ne se porte plus désormais à agir sous l’influence du goût et de la saveur qu’elle trouvait dans ses actions ; elle ne se meut que pour plaire à Dieu. Elle n’a plus de présomption ni de satisfaction personnelle, comme elle en avait peut-être l’habitude au temps de la prospérité ; elle est devenue craintive et défiante d’elle-même ; elle ne cherche plus de satisfaction en elle-même ; aussi vit-elle dans cette crainte salutaire qui conserve et augmente les vertus […] [Après la nuit des sens, l’âme acquiert] plus de respect dans ses rapports avec Dieu […] [et elle goûte] une saveur spirituelle sans qu’il lui en coûte le moindre raisonnement » (Saint JEAN de la croix, La Nuit obscure, Nuit obscure des sens, chapitre XIII, Œuvres spirituelles de saint Jean de la Croix. Seuil, 1947, p. 539).
Paul et Barnabé disaient : ‘Il nous faut passer par bien des épreuves [ūlṣānā, épreuve, détresse] pour entrer dans le royaume de Dieu.’ » (Ac 14, 22). Ils reprennent ce mot de l’enseignement de Jésus que l’on appelle son discours eschatologique, où Jésus annonce des guerres et des famines. Aux disciples qui peuvent se demander s’ils pourront survivre, Jésus annonce qu’ils vivront et qu’ils évangéliseront. Au milieu des désastres en tout genre, l’évangélisation se fera dans le monde entier. Cependant, Jésus annonce ce qui atteindra les disciples : les persécutions et les faux prophètes.
« 9 Alors, ils vous livreront aux détresses [ūlṣānā] / et ils vous tueront ;
et vous serez haïs de tous les peuples, / à cause de mon Nom.
10 Alors beaucoup trébucheront, et ils se haïront l’un l’autre et ils se livreront l’un à l’autre.
11 Beaucoup de faux prophètes se lèveront, / et en égareront beaucoup.
12 Et à cause de la multiplication de l’iniquité, / se refroidira l’amour de beaucoup.
13 Cependant celui qui tiendra bon jusqu’à la fin, lui, il vivra.
14 Cette bonne nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier,
pour le témoignage de tous les peuples.
Et alors viendra l’accomplissement. » (Mt 24, 9-14)
Paul et Barnabé disaient : « Il nous faut passer par bien des épreuves [ūlṣānā] pour entrer dans le royaume de Dieu. » (Ac 14, 22) comme Jésus disait : « Ils vous livreront aux détresses [ᵓūlṣānā] » (Mt 24, 9) ; dans cette situation, les disciples ne doivent pas se laisser « égarer » (ou séduire) par les faux prophètes (v. 11). Il y aura des luttes intestines (v. 10-12), l’amour se refroidira, mais celui qui « tiendra bon – verbe « saybar » qui signifie supporter, soutenir (l’épreuve) – jusqu’à la fin, lui, vivra » (v. 13). Certains seront protégés pour que continue l’évangélisation, et même si certains seront tués (v. 9), eux aussi vivront (v. 13) : le Christ en son retour glorieux apparaîtra avec les saints (1Th 3, 13), c’est la première résurrection (Ap 20, 4-5). Ces tribulations seront l’occasion historique d’une prédication « dans le monde entier ». « Et alors viendra l’accomplissement [šūlāmā] » (v. 14), c’est-à-dire l’accomplissement de la prière du Notre Père : « que ton règne vienne, sur la terre comme au ciel ».
Dans l’Apocalypse, la 6e Église, Philadelphie, est aimée de Jésus, et Jésus lui promet que certains membres de la synagogue viendront à elle en se prosternant. Cette 6e Église représente le petit reste nécessaire pour que Jésus puisse être accueilli lorsqu’il viendra dans la gloire. Alors, il établira son règne sous la forme d’une noce d’amour avec son peuple, la Jérusalem resplendissante (6e jugement-vivification).
Psaume (Ps 144 (145), 8-9, 10-11, 12-13ab)
Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ; la bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres. Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce et que tes fidèles te bénissent ! Ils diront la gloire de ton règne, ils parleront de tes exploits. Ils annonceront aux hommes tes exploits, la gloire et l’éclat de ton règne : ton règne, un règne éternel, ton empire, pour les âges des âges.
Le psaume comporte une bénédiction générale pour toutes les œuvres du Seigneur, ces œuvres incluent celles de la création : le soleil, les étoiles, les océans, les plantes, les animaux, l’être humain. Le Seigneur a tout créé avec tendresse.
Le psaume comporte aussi une bénédiction pour les « exploits » du Seigneur, c’est-à-dire son action dans l’histoire. Dieu n’est pas lointain, même si notre intelligence peut étudier les lois selon lesquelles la matière produit des formes, Dieu n’est pas lointain, et il continue d’œuvrer.
De plus, le catéchisme nous invite à pénétrer les quatre sens de l’Écriture.
« La lettre enseigne les faits, l’allégorie ce que tu crois, le sens moral ce que tu fais, l’anagogie ce vers quoi tu tends » (CEC 118).
« La lettre enseigne les faits » (CEC 118). Dans la Bible, le psaume est intitulé « Louange de David » (Ps 145, 1). David est traditionnellement considéré comme l’auteur des psaumes. Le sens historique se lit dans la vie de David, par exemple quand il adressa à Dieu un cantique pour le bénir de l’avoir délivré de tous ses ennemis et de la main de Saül (2Samuel 22).
De plus, le psaume fait le portrait de Dieu : « Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour » (Ps 144, 8). Et ce portrait divin rappelle, mot pour mot, la présentation que Dieu avait faite de lui-même au Sinaï : « Le Seigneur [YHWH] passa devant lui [Moïse] et il cria : "[YHWH] Yahvé, [YHWH] Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité ; […] Aussitôt Moïse tomba à genoux sur le sol et se prosterna, puis il dit : "Si vraiment, Seigneur, j’ai trouvé grâce à tes yeux, que mon Seigneur veuille bien aller au milieu de nous, bien que ce soit un peuple à la nuque raide, pardonne nos fautes et nos péchés et fais de nous ton héritage." » (Exode 34, 6, 8-9).
La royauté divine n’est pas distante et hautaine, comme cela arrive parfois dans l’exercice du pouvoir humain. Dieu exprime sa royauté en se penchant sur les créatures les plus fragiles et sans défense.
« Le sens moral enseigne ce que tu fais » (CEC 118). Le sens moral pourrait être résumé en ces termes : aujourd’hui, je suis invité à me laisser aimer, à me faire pardonner, à être consolé. « Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ». Ensuite, à mon tour, je suis invité à aimer les autres et à avoir de la tendresse pour mon entourage, car « la bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres ». Le sens moral, c’est aussi de savoir témoigner de l’action de Dieu dans notre vie : « Ils diront la gloire de ton règne, ils parleront de tes exploits ».
« L’allégorie enseigne ce que tu crois » (CEC 118). Jésus-Christ est le Fils de David, ou plutôt le Seigneur de David (Mc 12, 36) et donc l’Orant des Psaumes, à partir de qui et avec qui nous les lisons et les prions. La signification historique originelle des textes ne doit pas être pour autant abolie, mais elle doit être dépassée.
L’allégorie, c’est ce qui annonce le Christ. La bonté du Seigneur, c’est la bonté de Dieu le Père, et c’est aussi la bonté de son Fils Jésus, et cette bonté est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres.
« L’anagogie enseigne ce vers quoi tu tends » (CEC 118). L’anagogie peut être développée à partir du verset : « ton règne, un règne éternel, ton empire, pour les âges des âges » (Ps 144, 13). Nous travaillons dès maintenant au règne du Christ. Et la gloire du règne du Christ sera manifestée lors de la Parousie. La prière du Notre Père « Que ton règne vienne sur la terre comme au ciel » est aussi une promesse.
Dans la Genèse, « le » 6e jour, avec l’article, contrairement aux autres jours, sont créées les bêtes et les bestioles de la terre, puis l’homme est créé. « Dieu dit : "Faisons l’homme [« Adam » de la racine hébraïque « dam », le sang] à notre image, comme notre ressemblance [du verbe « damah », ressembler, être consanguin], et qu’ils dominent [verbe au pluriel : Adam, c’est tout le genre humain] sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre" » (Gn 1, 26). L’homme du sixième jour, par son intelligence-volonté, doit avoir part au gouvernement du monde, il domine sur les animaux, ce qui le fait ressembler à Dieu dans sa providence et ce qui établit une relation Père-fils entre Dieu et l’homme.
Dans mon étude Françoise BREYNAERT, L’Apocalypse revisitée. Une composition orale en filet. Imprimatur. Parole et Silence, 2022. 377 pages. réédité en 2024 Je montre que le sixième fil vertical du filet de l’Apocalypse (c’est-à-dire une lecture transversale avec la lettre à la 6e église, 6e sceau, 6e trompette, etc.) nous conduit, à travers la confrontation décisive avec « le dragon, la bête et le faux prophète », à l’accomplissement du dessein Créateur représenté par la « Cité Sainte ». La parole importante est ici : « Voici, Je fais tout nouveau ! […] et le vainqueur héritera de ces [choses]-là ! Et Je serai pour lui Dieu, et il sera pour Moi fils ! » (Ap 21, 5-6)
Et l’on peut aussi rappeler la vision de Jean, qui voit une foule innombrable, les palmes à la main, avec des robes blanches. Ils se tiennent debout devant le trône et ils crient, à grande voix, en proclamant leur confession de foi commune :
« Le salut à notre Dieu / et à [Celui] qui est assis sur le Trône et à l’Agneau !
Et tous les anges se tenaient debout / autour du Trône,
Et des Anciens / et des quatre Vivants.
Et ils tombèrent devant le Trône / sur leurs faces,
En disant : / ‘Amen !
Gloire et bénédiction et sagesse / et action de grâce,
Et honneur et force et puissance, / à notre Dieu, pour le siècle des siècles, amen !’ » (Ap 7, 10-12) (traduction F. Guigain)
Deuxième lecture (Ap 21, 1-5a)
« Moi, Jean, j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés et, de mer, il n’y en a plus. Et la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle, je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari. Et j’entendis une voix forte qui venait du Trône. Elle disait : ‘Voici la demeure de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux, et ils seront ses peuples, et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur : ce qui était en premier s’en est allé.’ Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara : ‘Voici que je fais toutes choses nouvelles’. » – Parole du Seigneur.
Chers auditeurs, commençons par situer ce passage à sa place dans le livre de l’Apocalypse. Dans mon ouvrage Françoise BREYNAERT, L’Apocalypse revisitée. Une composition orale en filet. Imprimatur. Parole et Silence, 2022. 377 pages. réédité en 2024, je montre que ce passage fait partie d’un fil cohérent qui décrit des jugements et des vivifications : Babel (la cité marchande corrompue) aura une fin (Ap 17-18). La bête (le système corrompu) et le faux prophète auront une fin (Ap 19). L’influence de Satan aura une fin (Ap 20, 1-10). Ce fil décrit aussi des « vivifications » et s’achève sur l’image de la Jérusalem nouvelle, épouse resplendissante du Christ Agneau : justice sera rendue non seulement par le châtiment des impies mais aussi par la récompense des saints (Ap 21). L’ensemble du fil est soudé par un jeu d’écho très serré. Le commencement de ce fil et sa fin se répondent.
La perle d’ouverture commençait en ces termes : « Alors l'un des sept Anges aux sept coupes s'en vint me dire : "Viens, que je te montre le jugement de la Prostituée fameuse, assise au bord des grandes eaux » (Ap 17, 1).
La dernière perle commence en des termes analogues : « Alors, l'un des sept Anges aux sept coupes remplies des sept derniers fléaux s'en vint me dire : "Viens, que je te montre la Fiancée, l'Épouse de l'Agneau.» (Ap 21, 9).
Jean veut établir un contraste. Alors que Babel la grande est « la prostituée », et même « la mère des prostituées et des souillures de la Terre » (Ap 17, 5), la Cité nouvelle Jérusalem est « la Fiancée, l'Épouse de l'Agneau ».
L’invitation « Viens, que je te montre la Fiancée ! » (Ap 21, 9), répond au chant de nombreuses foules, disant : « Réjouissons-nous et exultons, rendons-Lui gloire ! Parce que sont venues les noces de l’Agneau, et Son épouse a préparé son âme ! » (Ap 19, 7). Et l’expression « Le SEIGNEUR qui détient tout » (Ap 21, 22) fait aussi résonner ce chant dans la mémoire (Ap 19, 6).
L’enfilement des perles dans un même fil permet de bien percevoir la cohérence intrinsèque de ce qui doit advenir. Au commencement de ce fil, « la Terre s’illumina » (Ap 18, 1), ce qui évoque le premier jour, littéralement « le jour Un », unique, où Dieu dit « que la lumière soit » (Gn 1, 3). Dès lors, la Terre ne cessera pas d’être illuminée.
Cette nouvelle Terre advient à travers un jugement qui condamne à l’étang de feu Babel la grande et avec elle la triade « dragon / bête de la mer / Faux prophète ». En parallèle, le jugement libère et récompense les fidèles par l’octroi d’une terre nouvelle, délivrée de l’emprise de Satan pendant 1000 ans (Ap 20, 1-10). Après une ultime tentation, l’humanité est apte à l’Assomption dans l’éternelle Vie, pour les siècles des siècles (Ap 22, 5).
Que veut dire l’Apocalypse en disant que la Jérusalem nouvelle « descend » des cieux (Ap 21, 2) ? Il ne s’agit pas d’une réincarnation des saints, mais de leur apparition glorieuse au côté du Christ, comme lorsque saint Paul parle « de la venue de notre Seigneur avec ses saints » (1Th 3, 13).
Le temps de la Parousie (les 1000 ans) concerne la vie sur la terre : Dieu demeurera avec les hommes qui sont sur la terre, sinon cela n’aurait aucun sens de dire que la voix venait depuis les Cieux : « Et j’entendis une voix forte qui venait du Trône. Elle disait : ‘Voici la demeure de Dieu avec les hommes … » (Ap 21, 3s).
L’hérésie du millénarisme commence quand on prétend atteindre le monde idéal avant le jugement eschatologique (Catéchisme de l’Église catholique 676).
Quand je dis que l’Apocalypse est un « filet d’oralité », cela signifie que l’on peut aussi faire une méditation en fil vertical (6e église, 6e sceau, 6e trompette, etc).
Au vainqueur, dans la 6e Église, Jésus a promis : « je graverai sur lui le nom de mon Dieu, et le nom de la Cité de mon Dieu, la nouvelle Jérusalem qui descend du Ciel, de chez mon Dieu, et le nom nouveau que je porte.» (Ap 3, 12 ).
Autrement dit, « J’écrirai sur lui » :
- Le Nom de Mon Dieu (le Nom du Père) ;
- Le Nom de la Cité nouvelle, Jérusalem, celle qui descend de Mon Dieu : il s’agit d’une vie relationnelle, à mettre en rapport avec l’Esprit Saint ;
- Le Nom nouveau que je porte (le Nom du Fils).
Ensuite, le 6e sceau et la 6e prise de position se font écho avec « la colère » de Dieu.
La 6e trompette et le 6e calice se font écho avec le franchissement de « l’Euphrate ». L’Euphrate est l’un des fleuves du jardin de la Genèse (Gn 2, 14), et avec le Nil, il marque la limite de la terre promise (Gn 15, 18). Cette limite est essentielle, comme celle qui définit le jardin de la Genèse : un jardin par définition est délimité avec un intérieur et un extérieur. Cette délimitation entre l’intérieur et l’extérieur est aussi ce qui permet à une cellule d’être vivante. Or, à la 6e trompette, l’Euphrate est asséché. Le contrôle des échanges n’est plus possible, « deux millions de cavaliers » franchissent (transgressent) l’Euphrate, semant la mort. C’est la tentation de l’homme qui se veut illimité et qui se retrouve sans repères et sans vie.
Avec cette transgression, c’est le refus de l’ordre créé, c’est aussi le refus de la Présence du Créateur et donc le refus de la possibilité divine d’instaurer une Révélation, un miracle, une prophétie. L’homme imagine alors qu’il n’y a rien de nouveau ou il explique tout par une cause extérieure du même ordre. Le refus de l’ordre créé est une révolte contre le Créateur. Or il est écrit que le révolté ne peut pas comprendre la nouveauté de Dieu :
« Je t’ai fait entendre dès maintenant des choses nouvelles, secrètes et inconnues de toi. C’est maintenant qu’elles sont créées, et non depuis longtemps, et jusqu’à ce jour tu n’en avais pas entendu parler, de peur que tu ne dises : "Oui, je les connaissais." Eh bien non, tu n’entendais rien, tu ne savais rien, depuis longtemps ton oreille n’était pas attentive, car je savais combien tu es perfide, et que dès le berceau on t’appelle révolté » (Is 48, 6-8).
À l’inverse, la 6e Église de l’Apocalypse (Philadelphie) est le modèle de l’Église bien-aimée. Loin des fausses nouveautés que sont les mortelles transgressions, elle est capable d’accueillir la nouveauté de Dieu : « Et je vis des Cieux nouveaux et une Terre nouvelle » (Ap 21, 1 – 6e jugement vivification). Où il y a « des eaux » auxquelles l’homme assoiffé peut avoir accès gratuitement, ces eaux représentent le Saint Esprit.
Évangile (Jn 13, 31-33a.34-35)
Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Judas fut sorti du cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt. Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » – Acclamons la Parole de Dieu.
Jésus aimait les disciples, comme un bon berger qui connaît chacune des brebis par son nom. Selon la tradition, Simon le Zélote était un lépreux que Jésus a guéri. Matthieu était un publicain dont Jésus a su percevoir le cœur profond. Pierre était un homme entier, et Jésus l’a aimé par une promesse magnifique, mais aussi en le corrigeant de ses vues trop humaines. Jésus a aimé chacun d’un amour particulier, dont la source est divine. Et il nous invite à faire de même.
Nous allons commenter cela avec Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan, Plon-Nourrit et Cie, 1926 (Tome I, p. 9-253).
Dans ce roman, peu après sa confrontation avec Satan, l’abbé Donissan rencontre un homme bon, un carrier, qui le guide à travers la campagne plongée dans la nuit.
«p. 248 Ils étaient arrivés au croisement de deux routes ; l’une en pente douce, rejoint le village ; l’autre, défoncée par les charrois, descend vers les carrières. On entendait au loin l’appel d’un coq, et des voix d’hommes : d’autres carriers sans doute, se hâtant vers le travail avant le jour… Ce fut à ce moment que l’abbé Donissan leva les yeux. […] [J’abrège le récit qui décrit comme une transfiguration]
p. 249 Il voyait devant lui son compagnon, il le voyait à n’en pas douter, bien qu’il ne distinguât point ses traits, qu’il cherchât vainement son visage ou ses mains… Et néanmoins, sans rien craindre, il regardait l’extraordinaire clarté avec une confiance sereine, une fixité calme, non point pour la pénétrer, mais sûr d’être pénétré par elle. Un long temps s’écoula, à ce qu’il lui parut. Réellement, ce ne fut qu’un éclair. Et tout à coup il comprit. […] Il voyait de ses yeux de chair ce qui reste caché au plus pénétrant — à l’intuition la plus subtile — à la plus ferme éducation : une conscience humaine. Certes, notre propre nature nous est, partiellement, donnée ; nous nous connaissons sans doute un peu plus clairement qu’autrui, mais chacun doit descendre en soi-même et à mesure qu’il descend les ténèbres s’épaississent jusqu’au tuf obscur, au moi profond, où s’agitent les ombres des ancêtres, où mugit l’instinct, ainsi qu’une eau sous la terre. Et voilà… et voilà que ce misérable prêtre se trouvait soudain transporté au plus intime d’un autre être, sans doute à ce point même où porte le regard du juge. Il avait conscience du prodige, et il était dans le ravissement que ce prodige fût si simple, et sa révélation si douce.
p. 250 […] Peut-être s’étonnait-il que la révélation en fût venue si tard. Sans pouvoir l’exprimer (car il ne sut l’exprimer jamais), il sentait que cette connaissance était selon sa nature, que l’intelligence et les facultés dont s’enorgueillissent les hommes y avaient peu de part, qu’elle était seulement et simplement l’effervescence, l’expansion, la dilatation de la charité.
Déjà, incapable de se juger digne d’une grâce singulière, exceptionnelle, dans la sincérité de son humble pensée, il était près de s’accuser d’avoir retardé par sa faute cette initiation, de n’avoir pas encore assez aimé les âmes, puisqu’il les avait méconnues. Car l’entreprise était si simple, au fond, et le but si proche, dès que la route était choisie ! […]
Toujours le carrier le précédait de son pas tranquille. Un instant, par surprise, l’abbé Donissan fut tenté de le joindre, de l’appeler. Mais ce ne fut qu’un instant.
p. 251 Cette âme tout à coup découverte l’emplissait de respect et d’amour. C’était une âme simple et sans histoire, attentive, quotidienne, occupée de pauvres soucis. Mais une humilité souveraine, ainsi qu’une lumière céleste, le baignait de son reflet. Quelle leçon, pour ce pauvre prêtre tourmenté, obsédé par la crainte, que la découverte de ce juste ignoré de tous et de lui-même, soumis à sa destinée, à ses devoirs, aux humbles amours de sa vie, sous le regard de Dieu ! Et une pensée lui vint spontanément, ajoutant au respect et à l’amour une sorte de crainte : n’était-ce pas devant celui-là, et celui-là seul, que l’autre [Satan auquel l’abbé venait d’avoir été confronté] avait fui ?
p. 251-252 « Il eût voulu s’arrêter, sans risquer de rompre la délicate et magnifique vision. Il cherchait vainement la parole qui devait être dite. Mais il lui semblait que toute parole était indigne. Cette majesté du cœur pur arrêtait les mots sur ses lèvres.
Était-ce possible, était-ce possible qu’à travers la foule humaine, mêlé aux plus grossiers, témoin de tant de vices que sa simplicité ne jugeait point ; était-ce possible que cet ami de Dieu, ce pauvre entre les pauvres, se fût gardé dans la droiture et dans l’enfance, qu’il suscitât l’image d’un autre artisan, non moins obscur, non moins méconnu, le charpentier villageois, gardien de la reine des anges, le juste qui vit le Rédempteur face à face, et dont la main ne trembla point sur la varlope et le rabot, soucieux de contenter la clientèle et de gagner honnêtement son salaire ?
p. 252 Hélas ! pour une part, cette leçon serait vaine. La paix qu’il ne connaîtra jamais, ce prêtre est nommé pour la dispenser aux autres. Il est missionné pour les seuls pécheurs. Le saint de Lumbres poursuit sa voie dans les inquiétudes et dans les larmes.
Ils étaient arrivés au croisement des chemins avant que l’abbé Donissan trouvât une parole. Il savourait cette douceur ; il l’épuisait dans le pressentiment qu’elle serait une des rares étapes de sa misérable vie. Et néanmoins il était déjà prêt à la laisser comme il l’avait reçue, à la quitter en silence.
Le carrier fit halte et, lissant sa casquette : — Nous sommes rendus, monsieur l’abbé, dit-il. Votre route est toute droite : une lieue et demie. Êtes-vous d’attaque à présent ? Sinon, j’irai avec vous chez Sansonnet.
— C’est inutile, mon ami, répondit le vicaire de Campagne. La marche au contraire m’a fait du bien. Je m’en vais donc vous dire adieu.
p. 253 Un instant, il médita de le revoir, mais il lui parut aussitôt préférable de s’en rapporter, pour une nouvelle rencontre, à la même volonté qui avait préparé la première. Il eût aussi voulu le bénir. Puis il n’osa. Il le considérait une dernière fois. Il mit dans ce regard tout l’amour qu’il allait dispenser à tant d’autres. Et, ce regard, l’humble compagnon ne le vit point. Ils se serrèrent la main, à tâtons.
Fin du tome premier. https://fr.wikisource.org/wiki/Sous_le_soleil_de_Satan
Date de dernière mise à jour : 02/04/2025